Cet article n’a pas l’ambition d’apporter une réponse définitive à cette question mais d’ébaucher une interprétation par l’observation des traces actuelles, par l’étude de la chronologie historique et de la généalogie des   familles nobles, souveraines de notre région, établies par des historiens du Bas-Berry et par la consultation  des documents traitant des « Ordres du Roi ».  
 

   En flânant dans les rues du centre historique de Saint-Gaultier, vous serez amené à découvrir l’incontournable  Rue du Cheval Blanc descendant en forte pente de la place de l’Eglise aux rives de la Creuse. Ce sont d’abord ses maisons très anciennes qui attireront votre attention puis une tour construite en débordement et qui parait d’autant plus élancée que la rue est étroite.   

Face à celle-ci, se trouvent trois très vieilles portes encadrées de pierres de taille. Les deux premières, surmontées  d’un blason et d’une date, 1620 et 1621, sont situées à l’arrière du presbytère actuel. La porte médiane (N°2) est strictement de style Renaissance. La troisième située au niveau de la Morlonne et datée de la période 1400-1600 (6) semble de style médiéval avec réserve pour le linteau. Les dates inscrites sur les deux clés de voûte correspondent-elles à l’édification initiale ou datent-elles de travaux réalisés ultérieurement ? Une étude architecturale détaillée de ces trois portes permettrait peut-être une datation plus précise.

Blason, martelé au centre et entouré du Collier de Saint-Michel.

              

                                    Porte cochère N° 1                                     Porte  piétonne N°2 au fronton Renaissance.

 Porte cochère N° 1Porte N° 2 

   Il est à rappeler que  l’ensemble des bâtiments de part et d’autre de la rue formait  ce que l’on nomme actuellement «  le château de Condé ». Les origines de cette désignation paraissent incertaines. Château ou maison fortifiée toujours est-il que le maître des lieux a fait sculpter ses armes au-dessus de deux des portes. Que les révolutionnaires aient martelé celles-ci ne nous facilitent pas leur identification. 

   

 D16d 

  L’un des blasons situé au centre du fronton triangulaire a été totalement détruit, l’autre au-dessus de la grande porte cochère a gardé ses sculptures extérieures : seule la partie centrale où figuraient les armes  a été détruite. L’examen de cette couronne sculptée nous mène sur la piste de l’Ordre de Saint-Michel. En effet il s’agit sans aucun doute de la représentation du collier que chaque membre de cet ordre devait porter et qui était le symbole de la reconnaissance royale et de l’attachement du promu au souverain. (Voir la Fig. a ci-dessous.)

 

Porte  piétonne N° 3.
de style essentiellement médiéval
. 1400-1600

             

Une première conclusion s’impose : le collier figurant sur le blason
 de la porte N°1 est celui de l’ordre de Saint-Michel
.

  Pour progresser dans notre recherche,

 il nous faut comprendre ce qu’était l’Ordre de Saint-Michel.

 

        Louis XI a créé cet Ordre en 1469. Il  veut alors fidéliser ses vassaux qui cherchent leur indépendance ou à s’assurer la protection du Roi d’Angleterre ou du Duc de Bourgogne. Certains, notamment le Duc de Bretagne, refuseront d’entrer dans l’ordre.

 

Une tenue de cérémonie composée d’un manteau de damas blanc brodé d'or sur la bordure et fourré d'hermine, porté sur une robe longue et d’un chaperon noir et le port strictement obligatoire d’un collier pour montrer son appartenance à l’Ordre entrent tout de suite en vigueur. Voir l’enluminure de Jean Fouquet ci-dessous. 

  ordre de saint michel 01     Louis XI préside le chapitre de Saint-Michel 

  Statuts de l'ordre de Saint-Michel,
   enluminure de Jean Fouquet, 1470 

        Le collier à l’origine, (fig. a) est composé de « 23 coquilles Saint-Jacques reliées entre elles par 23 lacs d’amour en or (doubles aiguillettes) ». Il va subir des modifications sur l’initiative de François 1er qui, à partir de 1516, remplacera les liens par une double cordelière (fig. b). Deux hypothèses ont été formulées pour justifier ce choix : l’évocation de la cordelière des fransciscains (ordre de Saint-François), ou de  celle de Savoie en hommage à Louise de Savoie, sa mère.  Au XVIème siècle, l’inflation des nominations abusives et notamment celles des familles de Médicis et de Guise déconsidère et dévalorise l’Ordre de Saint-Michel. Le nombre des chevaliers de l’ordre limité à 36 à l’origine puis à 100, atteint plusieurs centaines.

 A partir de 1578, Henri III crée un nouvel Ordre, l’Ordre du Saint-Esprit afin de mettre fin à cette situation. Relégué dès lors à un rôle secondaire, l’Ordre de Saint-Michel fut annexé à l’ordre du Saint-Esprit.

   

   Collier de st michel 01Collier de St-Michel
Fig. a - Blason, avec  collier
de Saint-Michel avant 1516
Fig. b - Collier
de Saint-Michel après 1516

 

 

   Le collier représenté sur le blason est celui en cours à l’origine de l’Ordre de Saint-Michel (Fig. a). Ce blason a donc été sculpté au plus tard au début du XVIème siècle et avant 1516.

 Il est d’autre part inconcevable qu’un noble du XVIIème siècle ait fait sculpter en son honneur des armoiries comportant un collier tombé en désuétude depuis près d’un siècle.

            

   En second lieu,  nous pouvons donc admettre que le collier fait référence à un noble seigneur   promu dans l’ordre de Saint-Michel entre 1469 date de la création de l’Ordre et 1516, date de modification du collier de l’Ordre par François Ier.

             

     Parmi les seigneurs ou les notables ayant participé à l’histoire locale il nous importe de savoir qui a été récompensé par le Roi  et nommé dans l’ordre de Saint-Michel  entre 1469 et 1516 ? Deux grandes familles les Chauvigny et les Bourbon Montpensier ont dominé le Bas-Berry durant la période nous intéressant. L’examen des  généalogies et des armoiries de ces deux familles ainsi que celui de la liste des chevaliers de l’Ordre de Saint-Michel depuis sa création va nous permettre d’élaborer une hypothèse sérieuse.Louise de Bourbon

         A l’aube du  XVIème siècle, André de Chauvigny, seigneur de Châteauroux et de Brosse est également seigneur d’Argenton dont Saint-Gaultier est l’une des 14 paroisses. En 1502, il meurt sans enfant et malgré sa volonté testamentaire de léguer tous ses biens et droits à son épouse, son immense domaine va être partagé en trois (4). Sa veuve Louise de Bourbon, fille de Gilbert de Montpensier, va hériter en outre de la Châtellenie d’Argenton. Vers 1530, après l’exil de son frère, le connétable de Bourbon, elle reprendra le titre de duchesse de Montpensier. Elle restera la souveraine de ce lieu et de ses dépendances jusqu’à sa mort en 1561. Tout d’abord, en 1504, elle se remarie, avec Louis de Bourbon, Comte de la Roche-sur-Yon (— 1473 - … 1520). Ce dernier va avec Antoine Barbault prieur de Saint-Marcel financer l’édification de la Chapelle Saint-Benoît d’Argenton-sur-Creuse (2 et 3). Son fils Louis reprochera  aux gens de Saint-Gaultier en 1540, lors de l’édification des remparts de la ville, de ne pas avoir consulté sa mère, leur souveraine.                                                             Louise de Bourbon

   Blason de Louis de Bourbon

 Fig. c – Blason des Bourbon Vendôme - Chapelle  St-Benoit d’Argenton – Voûte.

             Une petite visite dans la Chapelle Saint-Benoît, nous permet d’affiner les premiers résultats de notre recherche. Au sommet de la voûte  du chœur a été sculpté un blason comportant un collier de l’Ordre de Saint-Michel (Fig. c).  Ce blason est celui de Louis de Bourbon,  bienfaiteur des lieux (2). Un vitrail porte les armes de son fils (Fig. d), Louis II de Bourbon duc de Montpensier qui a poursuivit l’œuvre de son père tant à Argenton qu’à Champigny-sur-Veude (37) lieu de leurs sépultures, dans la Sainte-Chapelle.

Tous les deux seront nommés membres de l’ordre de Saint-Michel le premier en 1507 et le second en 1539 (1).

               Louis  de Bourbon de la Roche-sur-Yon, pourrait être le propriétaire des armes figurant sur le  blason de Saint-Gaultier.

        Il épouse Louise de Bourbon souveraine de la châtellenie d’Argenton et descendant de Saint-Louis. Il montre son attachement à l’Eglise et à ce fief  notamment par le financement de la construction de la Chapelle Saint-Benoît d’Argenton-sur-Creuse.

       Il est le seul parmi les souverains locaux à devenir membre de l’ordre de Saint-Michel (1) entre 1469 et 1516. Il portera un collier comme celui défini à l’origine de l’Ordre avec des doubles aiguillettes (voir Fig. a ci-dessus) et que l’on retrouve sur son blason dans la chapelle Saint-Benoît.

               Louis de Bourbon La Roche-sur-Yon

  Louis de Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon,  descendant des Bourbon Vendôme.

             En admettant que le blason de la rue du Cheval Blanc soit celui de Louis de Bourbon sa présence n’indique pas que ce dernier ait habité ce lieu mais tout simplement que ce bâtiment a été construit ou modifié sur son ordre avec son financement pour être sans doute un lieu de représentation de son autorité et de celle de son épouse. Jean de Barbançois, seigneur de Charon et de Sarzay fut vers 1552, nommé gouverneur pour Mademoiselle en Berry et en Poitou et chargé de l’administration du domaine (2) mais n’a pas été membre de l’Ordre de Saint-Michel, contrairement à l’un de ses descendants (1). 

Quant à la famille Condé, elle n’apparait dans l’histoire du Bas-Berry qu’au début du XVIIème siècle à partir de 1612. C’est à cette date qu’Henri II de Condé rachète une partie de la châtellenie de Châteauroux. En juin 1616, il devient gouverneur du Berry mais en octobre il est emprisonné pour trois ans. Son fils, Louis II de Condé dit le Grand Condé, naîtra la même année. En 1626, il rachète à Saint-Gaultier le château de Lignac ou de Grimouard.

En 1620, la Châtellenie d’Argenton n’appartient pas à la famille Condé. En effet en 1608, Henriette de Joyeuse veuve d’Henri de Montpensier, arrière petit fils de Louise de Bourbon, fut déclarée douairière du Duché de Montpensier et de ses dépendances (dont Argenton). Elle le restera jusqu’en 1626. Cette année là, le duché fut restitué à sa fille Marie (— 1605) lors de son mariage à Gaston d’Orléans, frère du roi. Marie de Montpensier mourut un an plus tard, en 1627, en donnant naissance à Anne-Marie-Louise d’Orléans, plus connue sous le nom de « La Grande Mademoiselle ».

 

 Les trois portes de la rue du Cheval Blanc 

Les trois portes de la Rue du Cheval Blanc

       

En résumé :

    Le collier du blason est le celui de l’Ordre de Saint-Michel mais sa composition nous indique que son noble propriétaire, seigneur local, l’a reçu entre 1469 et 1516 et non pas au début du XVIIème siècle comme le laissent supposer les dates gravées au-dessus de chaque porte. A cette époque le seul membre de l’Ordre qui correspond à ce critère, selon « les Ordres du Roi » (1), est Louis Ier de Bourbon prince de la Roche-sur-Yon, à l’origine de la dynastie des Bourbon-Montpensier (5).     

             

     Cette hypothèse, élaborée à partir d’une analyse de faits historiques avérés, ne reste qu’une hypothèse. D'autres documents permettant de dater ces bâtiments de la rue du Cheval Blanc ou apportant de nouveaux éléments historiques seront les bienvenus pour la consolider, la confirmer ou l’infirmer.        

                                                                                           Guy Delétang

 

Sources :

1)     « Les Ordres du Roi »– Comte de Colleville et François de Saint-Christo
                     Editions diffusion Mémoires et document – Réédition 2001 

2)     « Le Bas-Berry – Histoire et archéologie du département de l’Indre Canton d’Argenton

                                  d’Eugène Hubert

                                  Edition Le Puy Fraud – Réédition 2010.

3)     « Argentonnais connus et méconnus »  Cercle Historique d’Argenton 2010

4)     «  Histoire de Berry » Gaspard Thomas de la Thomassières

5)     Généalogies des familles Bourbon-Vendôme et Bourbon-Montpensier.

6)     Base Médiatek :Ministèrede la culture, Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine.

Photos actuelles : Guy Delétang -  Autres documents : images du Web.

 

 

 

 

 

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